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“De l’effroi à la grâce”

vers un réalisme de l’âme

 

La peinture de Denis Schneider est abstraite. Abstraite comme l’était la peinture égyptienne, qui employait l’apparence de la réalité pour en capturer les forces. Ignorant les classifications habituelles, il manie le signe comme une couleur, n’en retient que l’énergie, la qualité vibratoire, le place en tension avec d’autres signes, de tous ordres, de tous règnes, de toutes origines.

Sa peinture s’attache en premier lieu à être opérante, incantatoire, active, sans souci d’être conforme à notre attente. Elle emploie, selon le besoin, la séduction ou la répulsion comme couloirs d’énergie qu’elle met au service des enjeux profonds de l’oeuvre. La question du beau paraît secondaire, et chaque peinture exige une ouverture, un effacement des a priori, l’acceptation de modèles esthétiques déconcertants renouvelés dans chaque toile.

Les forces de l’effroi et de la grâce se rencontrent et s’accouplent, l’archaïsme et le maniérisme s’embrassent sur la bouche, les plus délicats reliefs de l’âme se manifestent avec la violence des éruptions volcaniques…

Hölderlin voit dans le poète celui qui peut, tête nue sous l’orage, “saisir de sa propre main le rayon du Père, l’éclair lui-même, et tendre aux foules, sous son voile de chant, le don du ciel”. Les forces dont s’empare Denis Schneider ne sont pas moins terribles. Les cavernes les plus enfouies, les plus obscures sont explorées, et de leurs profondeurs d’effroi jaillissent les sources d’une sauvagerie pure. Polissant les signes jusqu’à les dégager de toute implication matérielle, il libère leurs forces que seul le raffinement et la délicatesse de son travail peuvent voiler d’une douceur qui nous les rend supportables.

Tout l’effort de Denis Schneider tend à rejoindre la réalité cachée mais objective qu’il perçoit en deçà des apparences. Il saisit les forces libres, éparses, distantes, et dans l’espace ouvert de la toile, les relie entre elles par d’imperceptibles liens. C’est alors que le spectateur suscite l’oeuvre car c’est lui, par son regard, qui fait vibrer les cordes tendues entre les signes.

Profondeur et surface, le blanc omniprésent s’apparente au ciel mystique des byzantins : les formes librement y circulent et dialoguent entre elles, saisies dans une gravitation immobile et puissamment dynamique. Rencontres, hasards, désinvolture des compositions qui assemblent un vocabulaire diversifié en une syntaxe continue. L’unité est dans le rythme, le lien projeté par le signe vers l’autre, le lointain, dans le rapport elliptique qu’entretient l’élément tronqué, fragmentaire, avec ce qui le prolonge sans le compléter. Ecriture syncopée dans laquelle le sens est porté par le souffle.

La toile fixe un instant de l’incessante métamorphose des éléments. Mais l’équilibre saisi est puissant, indiscutable : une fois isolé, il a l’évidence des nuages ou des montagnes et ne laisse plus place au doute. La composition cristallise un corps nouveau et devient signe à son tour, riche de sa complexité et foisonnant de vie.

Daniel Jeanneteau, mai 97

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